The Damned et New Rose : aux origines du punk britannique
Vous connaissez peut-être la date du 22 octobre 1976 sans savoir qu’elle constitue, pour qui s’intéresse aux origines du punk britannique, un repère aussi capital que le 14 juillet pour les républicains français. Ce jour-là, The Damned publient New Rose sur le label Stiff Records — et le monde de la musique populaire bascule, discrètement, presque sans le remarquer sur le moment. Pas d’annonce solennelle, pas de conférence de presse. Juste un 45 tours de trois minutes, avec en face B une version accélérée du Help ! des Beatles, comme si le groupe avait voulu signifier d’emblée sa dette envers ses aînés tout en leur crachant dessus avec une certaine courtoisie. L’acte de naissance discographique du punk britannique avait cette ironie-là : il était à la fois révolution et hommage, rupture et continuité.
Ce qui s’est joué autour de New Rose — les personnages qui l’ont fabriqué, le label qui l’a sorti, la scène qui l’a accueillie — mérite qu’on s’y attarde, au-delà du mythe commode et de la date que l’on cite pour paraître instruit dans les dîners.

New Rose : premier single punk britannique, et l’histoire en convient
📌 À retenir : New Rose, sorti le 22 octobre 1976, est unanimement reconnu comme le premier single punk britannique, antérieur de quelques semaines à Anarchy In The U.K. des Sex Pistols.
Il existe une petite guerre des dates, douce et sans blessés, que se livrent les amateurs de la première heure. Les Sex Pistols ont-ils sorti Anarchy In The U.K. avant ou après New Rose ? La réponse ne prête pourtant pas à discussion : New Rose précède le single des Pistols, et c’est Télérama qui le confirme avec une précision chirurgicale dans sa couverture du groupe — « Le 22 octobre 1976 paraissait New Rose, l’acte de naissance discographique du mouvement punk britannique. »
La face B mérite qu’on s’y arrête une seconde. Reprendre Help ! des Beatles en l’accélérant jusqu’à l’essoufflement, c’est un geste de voyou cultivé : on connaît ses classiques, on les maltraite avec tendresse. Brian James, guitariste fondateur du groupe et auteur de New Rose, possédait cette double nature — une technique solide nourrie d’influences américaines (The Stooges, MC5), mise au service d’une urgence qui n’avait cure des conventions.
La sortie sur Stiff Records n’est pas un détail anecdotique. Ce label londonien — dont le nom inspirera plus tard un disquaire parisien consacré au rock indépendant — incarne à lui seul l’esprit de l’époque : faire vite, faire fort, ne pas attendre la permission des majors.

London SS : le creuset d’où tout surgit
Avant The Damned, il y eut London SS. Ce groupe embryonnaire, aujourd’hui auréolé d’une réputation mythique inversement proportionnelle à sa discographie quasi inexistante, est le laboratoire d’où émergent plusieurs protagonistes de la scène punk naissante.
Brian James et Rat Scabies — le batteur au pseudonyme entomologique qui dit tout de l’ambiance — en sont issus. Pour Mick Jones, futur membre de The Clash, London SS fut également une étape formatrice. Generation X y puisa aussi ses racines. Comme le note Télérama, le groupe avait « hébergé les futurs membres de Clash, Generation X et donc des Damned ».
Cette généalogie n’est pas un simple arbre pedigree pour collectionneurs. Elle révèle quelque chose d’essentiel : le punk britannique de 1976 n’est pas né d’une insurrection spontanée mais d’un réseau serré de musiciens qui se connaissaient, se croisaient, partageaient des répétitions et des désillusions. La spontanéité était réelle ; l’isolement, une légende.
La formation de The Damned à Croydon : quatre personnages en quête de bruit
The Damned se forment début 1976 à Croydon, banlieue au sud de Londres que ses habitants décrivent rarement comme un paradis terrestre. C’est précisément dans ces zones grises, périphériques et peu romanesques, que le punk trouve son terreau.
La formation originelle réunit quatre personnages dont les pseudonymes ressemblent à un roman gothique de gare :
- Dave Vanian au chant, avec son esthétique de vampire élégant qui annonce ce que sera le rock gothique
- Brian James à la guitare, architecte musical du groupe et compositeur de ses premiers classiques
- Captain Sensible à la basse, excentrique revendiqué dont l’humour décale la posture trop sérieuse de certains pairs
- Rat Scabies à la batterie, batteur fondateur dont le jeu frénétique constitue le moteur thermique du groupe
Chacun apporte sa part d’étrangeté dans une alchimie qui n’a rien d’une formule calculée. Dave Vanian en particulier — col de chemise, teint de cire, silhouette en noir — introduit dans le punk une dimension théâtrale et morbide qui lui est propre. Il n’est pas le chanteur punk type, le garçon en colère qui crache ses mots. Il est quelque chose d’autre : un personnage de fiction venu hanter un genre qui ne l’attendait pas.
Le 100 Club et l’atmosphère des premiers concerts londoniens
Pour comprendre ce que furent les origines du punk britannique, il faut se représenter le 100 Club d’Oxford Street — une salle de taille modeste, au sous-sol, où se concentre à l’automne 1976 tout ce que Londres compte de curieux, d’énervés et de créatifs à la marge.
C’est là que The Damned, comme les Sex Pistols ou The Clash, forgent leur réputation live avant même d’avoir un disque à vendre. Les concerts de cette période ont la densité des événements fondateurs : peu de gens présents, mais tous marqués à vie. La mythologie punk s’écrit dans ces caves enfumées, à coups de sets courts et intenses, devant des publics qui inventent en temps réel leur propre code vestimentaire et leur propre attitude.
Rat Scabies a témoigné de cette période comme d’un moment à la fois chaotique et galvanisant, où tout semblait possible précisément parce que rien n’était encore établi. L’énergie des Stooges et de MC5 — venues d’Amérique, assimilées et transformées — se retrouvait dans chaque set, mais le contexte britannique, social et géographique, donnait à cette énergie une couleur particulière : plus désespérée, peut-être. Moins nostalgique, certainement.
Damned Damned Damned : le premier album punk britannique (1977)
💡 Astuce : Pour saisir la cohérence artistique de The Damned à leurs débuts, écouter Damned Damned Damned dans sa séquence originale reste l’expérience la plus immédiate — chaque titre est de Brian James, à l’exception d’une reprise des Stooges et d’un titre signé Rat Scabies.
En 1977, le groupe publie Damned Damned Damned — que disquesdumoi.com décrit comme « le premier 33T de l’histoire du punk » et que retroctrop.fr qualifie de « premier album punk britannique ». L’album contient Neat Neat Neat et New Rose, deux titres qui auraient suffi à assurer à n’importe quel groupe une place dans les manuels.
Brian James signe l’intégralité du disque, à deux exceptions près : la reprise d’I Feel Alright des Stooges — hommage explicite à une filiation américaine revendiquée — et Stab Your Back, co-signé par Rat Scabies. C’est peu et c’est beaucoup : cela dit qui tient le stylo, et pourquoi les tensions internes ne tarderont pas à surgir.
Brian James quitte le groupe dès 1978, avant de fonder The Lords of the New Church. Il décède le 6 mars 2025, à l’âge de 70 ans, laissant derrière lui une poignée de chansons qui n’ont pas vieilli.
The Damned entre punk, gothic et new wave : un groupe inclassable
Ce qui distingue The Damned de leurs contemporains — et explique en partie pourquoi ils ont traversé les décennies quand d’autres ont explosé en vol — c’est leur refus de l’enfermement stylistique.
Là où les Sex Pistols brûlèrent vite et fort, là où The Clash construisirent un monument politique, The Damned se permirent l’errance. Machine Gun Etiquette en 1979 incorpore des éléments de rock gothique et de new wave, démontrant une capacité d’adaptation qui n’est pas de la versatilité vulgaire mais de la curiosité assumée.
Dave Vanian et Captain Sensible restent les piliers d’une formation qui a connu d’innombrables changements de line-up. La longévité du groupe — plus de quarante ans d’activité — défie les lois ordinaires du punk, genre peu réputé pour sa durabilité. Les outsiders, comme les appelle Télérama, ont survécu aux teigneux.
La dimension live du groupe mérite d’être soulignée : en 2026, The Damned effectuent une tournée en Australie pour leurs 50 ans, avec Rat Scabies de retour dans le rang — preuve que les pionniers n’ont pas fini de faire trembler les planches.
Pourquoi The Damned restent des outsiders magnifiques
Il y a quelque chose de légèrement injuste dans la hiérarchie punk telle que l’histoire l’a figée. The Damned sortent le premier single, publient le premier album, jouent parmi les premiers. Et pourtant, dans la mythologie populaire, ce sont les Sex Pistols qui incarnent le punk britannique.
L’explication tient peut-être à une question de posture. Les Pistols cultivaient la provocation systématique, le scandale manufacturé, le nihilisme de façade. The Damned, eux, se laissaient volontiers entarter sur la pochette de leur premier album — geste de dérision qui signalait qu’ils ne se prenaient pas entièrement au sérieux, ce qui est rarement la meilleure stratégie pour entrer dans la légende.
Mais c’est précisément ce qui les rend attachants, à distance. Le punk sans humour devient idéologie. Avec humour, il reste musique.
Cinquante ans après New Rose, la question que pose ce groupe n’est pas « comment a commencé le punk ? » mais « qu’est-ce qui fait qu’une chanson de trois minutes traverse le temps sans rouiller ? » La réponse est dans le sillon. Mettez le disque.
Sources : Télérama (Hugo Cassavetti), Wikipedia, retroctrop.fr, branchesculture.com, disquesdumoi.com, universalmusic.fr


