Friko Something Worth Waiting For : l’album de la dissonance heureuse

Friko Something Worth Waiting For : l’album de la dissonance heureuse

Vous pouvez essayer de résister. La voix de Niko Kapetan vous en donnera l’occasion — chevrotante, tendue comme un fil au bord de la rupture, parfois si adolescente dans son amour du tragique qu’on est tenté de reculer d’un pas. Puis Guess explose, et vous perdez le fil. Friko, groupe de Chicago sorti de la scène DIY du quartier d’Evanston, publie le 24 avril 2026 son deuxième album, Something Worth Waiting For, sur ATO Recordings. Neuf titres. Une déflagration. Et, au fond, quelque chose qui ressemble à une question : peut-on être heureux de son malheur, et en faire de la musique ?

L’album répond par l’affirmative avec une générosité déconcertante. Là où d’autres groupes post-punk de leur génération distillent l’ironie en guise de bouclier, Friko choisit la mise à nu totale — une posture qui n’est pas sans rappeler Emma Louise, qui signait elle aussi, début 2026, un retour sous le signe de la vulnérabilité revendiquée.


De duo à quatuor : une formation qui change tout

L’histoire commence en 2019, quand Niko Kapetan forme le groupe avec ses camarades de lycée Bailey Minzenberger à la batterie et Luke Stamos. Premier album en 2024, Where We’ve Been, Where We Go From Here — déjà remarqué, déjà intense. Puis la tournée redistribue les cartes.

Luke Stamos quitte le groupe. À sa place arrivent deux musiciens d’abord invités sur scène : le guitariste Korgan Robb et le bassiste David Fuller, qui deviennent membres à part entière après une série de concerts en 2024. Ce n’est pas un détail cosmétique.

Le processus d’écriture mute avec la formation. Kapetan apporte une idée brute ; le reste se construit désormais collégialement, dans des sessions longues où chacun propose, ajuste, déplace. La pochette dit tout : on voit les quatre membres à bicyclette, souriants, encore gosses. Une manière touchante, comme le note la critique de Mowno, de vouloir rester une bande, le regard émerveillé, face à une industrie qui pousse à devenir des adultes sérieux trop vite.

John Congleton : le producteur qui interdit d’arrondir les angles

Pour enregistrer Something Worth Waiting For, Friko se rend à Los Angeles, dans le studio du producteur John Congleton — formé auprès de Steve Albini à l’Electrical Audio, connu pour ses collaborations avec St. Vincent, Angel Olsen, Death Cab for Cutie, The Decemberists ou Future Islands.

Sa méthode : instinctive, rapide, centrée sur la prise de son directe. "Trouver le son juste en quelques minutes." Congleton pousse Friko à jouer sans sur-analyse, à enregistrer les idées au moment où elles prennent forme — et surtout à ne pas arrondir les angles.

💡 Astuce d’écoute : Guess, premier titre de l’album, a été enregistré en une seule prise. L’explosion de saturation qui clôt le morceau n’est pas arrangée — elle est captée.

Le résultat est une palette sonore plus large que sur le premier disque. Des morceaux plus concis, une ambition formelle plus affirmée, une production qui sait ménager le silence avant de tout faire exploser.

Neuf titres sous haute tension : cartographie d’un album

L’album se déploie comme une respiration irrégulière — des poussées d’adrénaline suivies de plages de vulnérabilité désarmante.

Les brûlots qui ouvrent l’album :

  • Guess — morceau d’ouverture enregistré en une prise, qui passe sans transition à un mur de saturation. Il saisit, électrise, puis explose.
  • Still Around — post-punk bondissant, moins de grâce, plus d’urgence.
  • Choo Choo — titre éminemment exaltant, où Kapetan se jette à corps perdu. Il y chante son désir d’échapper au rythme épuisant des tournées : "I wish I took the train today, I wish I took the train everyday." Le titre porte les stigmates concrets de la vie sur la route — le guitariste Korgan Robb a raconté des concerts dans des caves où chaque passage de train faisait baisser le volume des amplis.

Les ballades qui tiennent l’édifice :

  • Alice — mélancolie menée par les claviers électriques, comme une chambre vide à la lumière pâle.
  • Certainty et Seven Degrees — ballades de pop de chambre à la classe théâtrale, évoquant The Polyphonic Spree, où Friko démontre que sa maîtrise de la dramaturgie n’est pas un accident.

Les deux sommets du disque :

  • Hot Air Balloon — là où le désir d’ailleurs devient déclaration poétique. Kapetan y chante : "Il y a des chanteurs, des peintres et des groupes avec leurs jolies chansons : je n’en veux pas. Je veux juste m’envoler en montgolfière et traverser les villes toute la nuit." Sa voix prend des inflexions dignes de Dan Bejar de Destroyer.
  • Dear Bicycle — conclusion nostalgique, en écho à la pochette vélo, qui ferme le disque sur une image d’enfance révolue et tendrement gardée.

La dissonance au cœur : gloire extérieure, malaise intérieur

Ce qui fait la singularité de Something Worth Waiting For, c’est précisément l’écart qu’il explore : celui entre la montée en gloire d’un groupe et le mal-être intérieur de son compositeur. Le titre même de l’album — quelque chose qui vaut la peine d’attendre — dit cette tension entre l’insatisfaction du présent et la foi dans un futur hypothétique.

Friko évoque, selon Mowno, "tout autant la tendre remémoration du passé que l’élan juvénile et fougueux vers l’avenir. L’enthousiasme de la jeunesse pour ce qui n’est pas encore et l’arrachement douloureux aux illusions de l’enfance."

📌 À retenir : L’album ne choisit pas entre mélancolie et élan. Il les tient ensemble, dans une tension productive qui est sa marque de fabrique.

On pense à Bright Eyes alias Conor Oberst, autre chanteur qui ne craignait pas les débordements de pathos au début des années 2000. Mais aussi à Ezra Furman, pour cette manière de porter la blessure comme un étendard plutôt que comme une honte. Cette générosité émotionnelle est précisément ce qui distingue Friko d’un indie-rock trop souvent crispé sur sa propre coolness.

Ce que la presse en dit : entre vertige et adhésion

La réception critique est significative. Télérama parle d’un groupe "passé sans ciller du rock intense à la pop baroque", saluant un deuxième album "ambitieux" — tout en notant que la voix de Kapetan peut rebuter par son côté "tragique adolescent". POPnews évoque des auditeurs "secoués, bousculés voire bouleversés". Les Oreilles Curieuses attribue 8,5/10, soulignant la "versatilité musicale" et la capacité à "émouvoir comme personne".

Ce consensus autour de l’intensité émotionnelle brute n’est pas sans évoquer d’autres trajectoires récentes dans l’indie-rock : Interpol, qui revenait en 2025 avec de nouveaux singles chargés de la même urgence sombre, ou Pinky Beecroft, qui signait en 2026 un retour après dix-sept ans de silence sur un registre comparable de mélancolie assumée et de sincérité désarmante.

La scène de Chicago comme terreau

Il serait réducteur de faire de Friko un phénomène isolé. Le groupe s’inscrit dans une scène de Chicago d’une vitalité remarquable — POPnews cite notamment Horsegirl et Sharp Pins comme camarades de génération. Cette scène DIY, nourrie par des années de concerts dans des caves et des sous-sols, produit une forme d’authenticité que les studios hollywoodiens ne parviennent généralement pas à étouffer. Avec Congleton aux manettes, Friko a eu la chance de travailler avec quelqu’un qui comprend cette éthique — et qui sait la mettre en valeur plutôt que la polir jusqu’à l’insignifiance.

La bicyclette sur la pochette, décidément, n’est pas un hasard. C’est le véhicule de ceux qui ne veulent pas aller trop vite, qui préfèrent sentir le vent, qui savent que la destination importe moins que le fait d’être encore en mouvement. Something Worth Waiting For est un album fait par des gens qui pédalent encore — et qui en sont fiers.


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