Destin Conrad dévoile Jazzmin, sa playlist jazz pour NME

Destin Conrad dévoile Jazzmin, sa playlist jazz exclusive pour NME

Vous connaissiez Destin Conrad comme l’une des voix R&B les plus singulières de sa génération — celui dont l’album wHIMSY a traversé 2024 comme un courant d’air chaud dans une pièce trop longtemps fermée. Aujourd’hui, il se révèle aussi comme un passeur de culture, un archiviste discret du jazz américain. À l’occasion de sa couverture pour le magazine NME, Conrad a curé Jazzmin, une playlist exclusive qui dit autant sur ses influences que sur la direction artistique qu’il entend prendre. La playlist jazz Jazzmin de Destin Conrad n’est pas un accessoire promotionnel. C’est une déclaration d’intention.

Le geste est rare : un artiste R&B qui, au sommet de sa visibilité, choisit de rendre hommage à ses ancêtres musicaux plutôt que d’aligner des collaborations commerciales. Dans un écosystème où la playlist est devenue monnaie d’échange, Jazzmin ressemble davantage à une lettre d’amour qu’à un outil marketing.


Une playlist à l’image d’un artiste entre deux rives

Jazzmin ne suit pas de logique chronologique stricte. Elle fonctionne comme une conversation entre époques, un dialogue où Kamasi Washington — saxophoniste et figure tutélaire du jazz contemporain — côtoie les légendes que sont Nancy Wilson et Quincy Jones. Ce choix n’est pas anodin.

Conrad construit une continuité. En associant Washington, dont le The Epic (2015) a redéfini les frontières du jazz moderne, aux voix et orchestrations qui ont fondé le genre dans sa splendeur mid-century, il trace sa propre généalogie musicale. Il ne choisit pas entre le présent et le passé : il les fait cohabiter.

💡 Astuce : Pour écouter Jazzmin dans les meilleures conditions, Conrad lui-même recommande une écoute nocturne, en laissant les transitions entre morceaux dicter le rythme de la soirée.

Nancy Wilson, dont la carrière s’étend sur plus de six décennies, incarne ce jazz vocal d’une élégance sans effort. Sa présence dans Jazzmin signale l’attachement de Conrad à une certaine idée du crooning — cette manière de phraser qui n’insiste jamais, qui glisse plutôt qu’elle n’appuie. On retrouve dans le propre chant de Conrad quelque chose de cet héritage : une économie de moyens qui produit un effet maximal.

Quincy Jones, de son côté, est davantage qu’un musicien dans cette sélection : il est une institution. Arrangeur, producteur, compositeur — il incarne l’idée même que le jazz et le R&B ne sont pas des genres étanches mais des bassins communicants. Que Conrad le cite dans sa playlist revient à inscrire sa propre démarche dans cette tradition de porosité créative.

Ce que wHIMSY annonçait déjà

Pour comprendre Jazzmin, il faut revenir à wHIMSY, l’album sorti en 2024 qui a propulsé Conrad sur la scène internationale. L’album est R&B dans son squelette, mais ses muscles sont faits d’autre chose : de soul, de funk, et déjà, en filigrane, de jazz.

Les arrangements de wHIMSY trahissaient un musicien qui pense en termes d’harmonie complexe, qui n’a pas peur des silences, qui sait que l’espace entre les notes compte autant que les notes elles-mêmes. Ce sont là des intuitions jazz — et Jazzmin vient aujourd’hui les nommer.

📌 À retenir : wHIMSY n’était pas un album R&B « classique ». Ses structures harmoniques et son rapport au temps musical anticipaient l’exploration jazz que Conrad formalise aujourd’hui avec Jazzmin.

Il serait inexact de présenter cette playlist comme une rupture. C’est plutôt une explicitation. Conrad rend visible ce qui était déjà là, latent dans ses choix d’accords, dans sa manière de laisser certaines phrases vocales en suspens plutôt que de les résoudre.

Les artistes de Jazzmin : un panorama délibéré

La sélection opérée par Conrad dans Jazzmin mérite qu’on s’y attarde, tant elle révèle une cohérence éditoriale précise.

Kamasi Washington : le pont entre les générations

Kamasi Washington est l’artiste qui a peut-être fait le plus pour réconcilier les jeunes auditoires avec le jazz depuis la mort de Amy Winehouse — elle-même grande passeure de jazz vocal vers le public mainstream. Son orchestre XXL, ses compositions qui s’étendent sur dix minutes sans jamais ennuyer, son ancrage dans la culture hip-hop et soul de Los Angeles : tout cela en fait un pont naturel entre l’héritage jazz et la sensibilité des artistes R&B contemporains comme Conrad.

Inclure Washington dans Jazzmin, c’est affirmer que le jazz d’aujourd’hui n’est pas un musée. C’est un organisme vivant.

Nancy Wilson : la grâce comme méthode

La voix de Nancy Wilson — décédée en 2018, mais dont l’œuvre reste d’une modernité confondante — enseigne quelque chose de fondamental : on peut être profondément expressif sans jamais forcer. Cette leçon, Conrad l’applique dans ses propres performances. Sa présence dans Jazzmin ressemble à un remerciement public, une façon de désigner ses maîtres.

Quincy Jones : l’architecte invisible

Quincy Jones est à la musique populaire américaine ce qu’un architecte est à une ville : souvent invisible dans le résultat final, pourtant structurellement fondateur. Ses arrangements pour Frank Sinatra, ses productions pour Michael Jackson, ses propres compositions jazz — tout cela forme un corpus qui a irrigué trois générations de musiciens.

Conrad, en citant Jones dans sa playlist, s’inscrit dans cette tradition de producteurs-visionnaires qui pensent la musique comme un tout, pas comme une addition de pistes.

Conrad dans la scène R&B queer : redéfinir les contours d’un genre

Jazzmin ne peut pas être lue indépendamment de ce que Destin Conrad représente dans la scène R&B contemporaine. Il fait partie d’une génération d’artistes queer qui ne se contentent pas de réclamer une place dans le genre : ils en réécrivent les règles.

Aux côtés d’artistes comme Omar Apollo, Steve Lacy ou Franc Moody, Conrad incarne une conception du R&B qui refuse les frontières entre genres, entre identités, entre époques. Jazzmin est parfaitement cohérente avec cette démarche : elle dit que l’héritage noir américain du jazz est aussi le leur, qu’il n’existe pas de hiérarchie culturelle entre le présent et le passé, entre le mainstream et l’avant-garde.

⚠️ Attention : Réduire Jazzmin à une simple « playlist de couverture » serait passer à côté de son propos. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large de réappropriation culturelle par des artistes qui revendiquent la complexité de leurs influences.

Selon Zandria Robinson, sociologue de la culture noire américaine à l’Université de Georgetown, « les artistes R&B contemporains qui puisent explicitement dans le jazz opèrent un geste politique autant qu’esthétique : ils refusent la fragmentation des héritages musicaux noirs que l’industrie du disque a longtemps encouragée pour des raisons commerciales. »

Le format playlist comme manifeste artistique

Il y a quelque chose d’intéressant dans le choix du format playlist pour accompagner une couverture de magazine. À une époque où Spotify et Apple Music ont transformé la curation en industrie, la playlist d’un artiste reste l’un des rares gestes éditoriaux encore perçus comme authentiques.

NME, magazine historique de la presse musicale britannique, a eu l’intelligence de laisser Conrad construire Jazzmin sans contrainte apparente. Le résultat est une playlist qui ressemble à son auteur : sophistiquée sans être prétentieuse, accessible sans être simpliste.

Le jazz qu’elle convoque n’est pas le jazz intimidant des puristes, celui qui se cache derrière une terminologie technique pour décourager les non-initiés. C’est un jazz humain, émotionnel, qui invite à l’écoute plutôt qu’il n’exige l’admiration.

L’après-wHIMSY se dessine en demi-teintes

Jazzmin pose une question plus large : vers où Destin Conrad se dirige-t-il ? La playlist suggère un artiste qui prend le temps de digérer ses influences avant de les transformer en matière première. Ce n’est pas le comportement d’un artiste pressé par les cycles de sorties industrielles.

Les artistes qui ont duré — Stevie Wonder, D’Angelo, Frank Ocean — sont précisément ceux qui ont su imposer leurs propres temporalités à une industrie qui préférerait les voir produire à la chaîne. La démarche de Conrad avec Jazzmin évoque cette même posture : prendre soin de sa propre formation artistique avant de livrer la suite.

Jazzmin est peut-être l’antichambre d’un prochain projet où le jazz ne sera plus seulement une influence souterraine mais une présence assumée, structurante, centrale. Ou bien elle est simplement ce qu’elle prétend être : une playlist, curatée avec amour, offerte sans autre justification que le plaisir de partager ce qui compte.

Dans les deux cas, elle vaut l’écoute.


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